Hot Fuzz : une comédie thatchérienne ?

Hot Fuzz : une comédie thatchérienne ?

Article de Thierry Martin pour RE:POSSESSION

Le trentième anniversaire de la démission de Margaret Thatcher a donné lieu, il y a deux ans, à un foisonnement de reportages, émissions et articles se proposant de faire – avec plus ou moins d’intelligence et de mesure – le bilan du thatchérisme. Souvent, ce bilan se concentre sur les aspects politiques, économiques, sociaux et diplomatiques de la décennie passée au pouvoir par la Dame de fer. La plupart du temps hélas, l’aspect culturel de la révolution thatchérienne a été laissé de côté, voire occulté, quand ce n’est pas purement et simplement travesti par les opposants rabiques aux politiques menées par Maggie, et qui cherchent à venger leurs défaites passées par un exercice de damnatio memoriae post mortem.

En France, pays où la gauche dans tout son spectre (des confins fangeux de la sociale-démocratie aux neiges ensanglantées du communisme) a confisqué la parole, les commentateurs autorisés s’accordent tous sur le fait que Thatcher aurait été un désastre pour le Royaume-Uni du point de vue culturel, que les coupes budgétaires opérées durant la décennie 80 auraient stérilisé la création artistique et que le patrimoine aurait été laissé en jachère, mais qu’heureusement des artistes courageux se seraient élevés pour dénoncer les ravages de la politique « néo-libérale », au premier rang desquels le chouchou de l’intelligentsia bobo, Ken Loach.
L’auteur de ces lignes entend montrer, exemple à l’appui, que la révolution thatchérienne n’a en rien tué la culture britannique dans ce qu’elle a de spécifique, mais qu’au contraire elle a innervé sur le long terme un état d’esprit qui a débouché sur ce qui est probablement la meilleure comédie britannique de la première décennie du XXème siècle.
A travers l’exemple filé du film Hot Fuzz d’Edgar Wright (2007), envisageons donc ainsi comment le thatchérisme a forgé le cadre mental d’une comédie grand public, succès considérable au box-office, salué par la critique et, pour qui sait décoder le sous-texte, véritable objet culturel subversif allant à l’encontre de la pensée dominante anti-libérale.

(Attention spoilers ! Mieux vaut avoir vu le film avant de lire ce qui suit.)

1) La force de l’individu face à l’incurie, l’inertie et le corporatisme de l’administration

Le film s’ouvre sur le parcours hors-norme de Nicholas Angel, véritable super-flic de la métropole de Londres, toujours en quête de perfectionnement individuel et sachant mettre en valeur les ressources à sa disposition pour arriver à cela. Cette attitude visant l’excellence individuelle lui attire suspicion et jalousie de la part de ses collègues policiers, à tel point que son chef de service lui avoue :
« Le fait est que vos excellents résultats nous font passer pour de parfaits incompétents ».
Cette mise en relief de l’incompétence de la quasi-totalité des services publics de sécurité valent donc à Angel un éloignement forcé, déguisé en mutation dans une zone rurale, dans la charmante et en apparence paisible bourgade de Sandford – Gloucestershire, où Angel va se retrouver confronté à la même mutualisation des incompétences dévouée à la protection publique. On voit bien ici la dénonciation du corporatisme inhérent aux agents de n’importe quelle administration, refusant de voir remis en question leurs résultats et modes de fonctionnement, et qui préféreront toujours couper les têtes qui dépassent plutôt que de rompre la routine reçue en héritage de leurs services respectifs.
Il convient de noter qu’à la fin du film, c’est bien l’individu Angel, et non une hiérarchie bureaucratique (elle-même dépendante en dernier ressort de décisions politiques) qui va faire évoluer la brigade des bras cassés de la police de Sandford en véritable force de sécurité, plébiscitée par les habitants du village sous la forme d’un contrat tacite, témoignage s’il en était besoin d’un attachement à la décentralisation des services, nécessaire pour répondre aux besoins spécifiques d’une population spécifique dans un territoire spécifique.

2) Une dénonciation du totalitarisme communisant et la moquerie du prétendu « bien collectif »

Très vite après son arrivée à Sandford, Angel va découvrir le rôle secret du Conseil municipal, qui loin de s’en tenir à la gestion des affaires courantes du village, s’emploie à y faire régner une sorte de totalitarisme du gazon taillé et des nains de jardin lustrés, destiné à faire de Sandford une sorte de hameau modèle de la paisible et verdoyante campagne anglaise. A cette fin, le Conseil municipal n’hésite pas à invoquer le « bien collectif » pour justifier la série de meurtres et d’atteintes diverses à la propriété de ceux qui s’écartent de leur idéal villageois : ainsi de George Merchant, victime de l’incendie criminel de sa villa dont le style architectural méditerranéen jure avec celui des cottages anglais, ce qui lui vaut ainsi d’être assassiné. La théorie libérale voudrait que, dans la mesure où Merchant fût chez lui et qu’aucun contrat d’acquisition de terrain ne spécifiât au préalable quelque norme de construction architecturale, son assassinat et la destruction de sa propriété ne peuvent qu’horrifier le spectateur. De même, cette recherche d’homogénéisation et de potemkisation du village et de ses habitants s’accompagne d’un refus de la logique concurrentielle, qui passe par le meurtre de la fleuriste hors-pair Leslie Skinner lorsqu’elle fait part de son intention de déménager dans le bourg voisin, mettant ainsi ses compétences au service d’une municipalité autre que Sandford, risquant de faire perdre à cette dernière le statut de plus beau village fleuri de la région.
Ce Conseil municipal aux aspects de soviet s’appuie, pour mener son entreprise de normalisation du village, sur un système perfectionné de surveillance totale des faits et gestes de chacun, reposant un système de caméras omniprésent et sur l’espionnage de tous par les membres du Conseil municipal, véritable Tchéka de la countryside.

3) le rôle de l’individu comme source de la morale

Les différents personnages principaux évoquent tous des types moraux différents. Attardons-nous sur trois d’entre eux :
– Simon Skinner, le cousin de la fleuriste qu’il participera à tuer, est le propriétaire et directeur de la superette discount locale. Skinner incarne ici le contre-modèle de l’entrepreneur libéral : il ne supporte pas l’idée d’être en concurrence avec l’hypermarché de Bufford-Abbey, et reproche leur prétendue infidélité aux clients désertant sa superette au profit des prix plus attractifs de l’hypermarché voisin. Incapable de se remettre en question et de trouver un modèle entreprenarial différent et novateur pour garder ses clients ou en attirer de nouveaux, Skinner laisse transparaître, plus que des pulsions homicides de psychopathe, une véritable aversion pour la libre-concurrence, et une mentalité protectionniste et corporatiste du plus bas étage, l’amenant à chercher l’appui des autorités locales pour maintenir son commerce à flot. Skinner endosse donc également l’image du capitalisme de connivence.
– Le commissaire Frank Butterman, à la fois chef de la police locale et à la tête de la milice terroriste du Conseil municipal, incarne l’interventionniste dans toute sa mégalomanie. En effet, placé à la tête des deux forces de coercition locales, l’officielle et la non-officielle, il jouit d’un pouvoir d’action considérable pour organiser, gérer Sandford à la manière d’un jeu de simulation de type city-builder, et par conséquent contraindre les habitants à se plier aux désirs de l’oligarchie villageoise dont il fait partie, n’hésitant pas à s’affranchir du droit.
– Nicholas Angel, enfin, est cet homme que l’on voit se libérer au cours du film et accéder au stade, sinon de héros, du moins de surhomme au sens nietzschéen. Nous l’avons déjà évoqué plus haut : Angel est le flic le plus doué de Londres, et excelle dans tous les domaines, au point de s’attirer les foudres de l’administration qu’il entendait pourtant servir de son mieux.
Plongé dans un univers de médiocrité absolue et de corruption des valeurs, il va donc mettre ses capacités hors-norme au service de ce qu’il croit être le Bien, ce qui va l’amener à s’affranchir de la législation, incarnée par un pouvoir déviant, pour faire triompher le droit. Finalement, on voit Angel devenir maître de son destin et accéder à un niveau moral supérieur, s’établissant à la fin davantage comme gardien de la paix que comme représentant d’une quelconque autorité, et garantit ainsi à Sanford le principe du « vivre et laissez-vivre ». (On notera au passage que la distinction fondamentale entre droit et législation a été popularisée par Hayek, soit l’une des influences intellectuelles majeures de Margaret Thatcher…).

Conclusion

Il pourra sembler exagéré au quidam de vouloir plaquer une grille de lecture libérale sur une comédie populaire dont ni les acteurs, ni les scénaristes ni le réalisateur n’ont jamais fait montre de leurs opinions. C’est précisément parce qu’aucune profession de foi libérale n’a jamais été formulée de leur part que l’on peut saluer le succès culturel de la révolution thatchérienne, qui a infusé dans la société civile anglaise, y compris chez les producteurs de biens culturels, les éléments qui tiennent au cœur des défenseurs de la Liberté : défiance envers l’administration incompétente; condamnation des monopoles; refus de la coercition imposée par quelque autorité étatique ou autre ; respect du droit des gens et des droits de propriété; primauté morale de l’individu.
On pourra même ajouter, comme dernière pierre dans le jardin des anti-thatchériens rabiques, que les scènes de déplacement du Sgt. Angel, utilisant le train comme moyen de locomotion, ont été réalisées sans effets spéciaux. Ce qui permet de rappeler, à l’encontre d’une vulgate entretenue par les tocards, qu’en Angleterre, les trains roulent !

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